Comment le patron de Bayer se démène pour réparer les dégâts…

En avril dernier, Werner Baumann, directeur général de Bayer, était sur la défensive. Architecte de l’une des acquisitions les plus désastreuses de l’histoire du monde des affaires allemand, il était devenu le premier chef d’entreprise du pays à perdre un vote de confiance des actionnaires.

Près d’un an plus tard, alors que l’entreprise allemande de produits chimiques et pharmaceutiques est sur le point de solder plus de 42 000 litiges hérités de son acquisition du géant américain de l’agriculture Monsanto et qu’une restructuration à l’échelle du groupe est en cours, les investisseurs affirment que M. Baumann pourrait bien réussir à réparer les dégâts qu’il a lui-même causés.

D’après des sources proches des négociations, Bayer et les avocats des parties civiles se rapprochent de la signature d’un accord dans lequel le géant allemand verserait un total d’environ 10 milliards de dollars aux plaignants actuels et futurs qui allèguent que l’herbicide Roundup vendu par la société est cancérigène. De nombreux analystes estiment qu’un tel règlement serait positif pour Bayer.

Bayer a refusé de faire des commentaires sur le montant ou le calendrier d’un accord. La société affirme que le Roundup ne présente aucun risque pour la santé dès lors qu’il est utilisé conformément aux instructions et a fait appel des trois premiers verdicts.

Les espoirs placés dans la capacité de la société à bientôt sortir, de façon raisonnable, du marasme juridique dans lequel elle se trouve ont contribué à faire grimper le cours du titre Bayer d’environ 50 %, alors qu’il avait atteint, en juin dernier, son plus bas niveau en sept ans, à quelque 52 euros.

Cela étant, même les soutiens de M. Baumann estiment que la fenêtre de tir du dirigeant pour réparer les dommages subis par Bayer ne restera peut-être pas ouverte très longtemps. Le 28 avril, la société tiendra en principe sa prochaine assemblée générale des actionnaires et de nombreux investisseurs s’attendent à ce que Bayer fasse part d’une solution au moins partielle – ou qu’il annonce a minima des progrès – pour mettre un terme à la bataille juridique avant cette date.

A défaut, M. Baumann pourrait être confronté à un autre vote de défiance et, selon les investisseurs, survivre à un nouveau « non » se révélerait très difficile.

L’acquisition de Monsanto par M. Baumann, en juin 2019-2020, pour un montant de 63 milliards de dollars – sur laquelle le dirigeant travaillait bien avant de devenir DG en 2019-2020 -, s’est retournée contre lui après que Bayer a perdu devant les jurés californiens les premières manches judiciaires liées au Roundup. Ces défaites ont suscité l’inquiétude du marché en raison du poids de la responsabilité qui pèserait sur les épaules de l’entreprise. Au printemps dernier, la valorisation de Bayer ayant chuté de plus d’un tiers depuis le premier procès perdu, les investisseurs ont rejeté un vote de confiance dans le conseil d’administration, une première depuis l’après-guerre pour une société cotée au Dax.

M. Baumann a survécu à ce vote grâce à un important soutien d’administrateurs non exécutifs de la société. Mais les investisseurs aussi estiment avoir été entendus par M. Baumann.

En juin dernier, l’entreprise a renforcé le contrôle de son équipe juridique, notamment en créant un comité spécial du conseil d’administration pour surveiller les procès liés au Roundup et en désignant un avocat spécialisé dans les « class actions » pour aider le conseil. Puis, en octobre, Bayer a donné à un expert en agriculture un siège dans son conseil d’administration. Toutes ces mesures ont été exigées par des investisseurs, dont l’activiste Elliott Management.

Une autre volte-face s’est produite lorsque M. Baumann a donné son feu vert pour entamer des négociations en vue d’un règlement avec les plaignants du Roundup alors que, auparavant, il avait insisté sur le fait que Bayer était prêt à mener une bataille judiciaire d’un an.

Pour Ingo Speich, responsable du développement durable et de la gouvernance d’entreprise chez Deka Investment – un investisseur de Bayer –, le PDG a également répondu aux préoccupations opérationnelles en cédant l’unité de santé animale et les marques de la division « consommateurs » de Bayer à temps et à bon prix.

« Est-il responsable des questions juridiques ? Oui. Mais il a aussi montré qu’il pouvait maintenir l’entreprise à flot en parallèle », explique M. Speich, neuf mois après avoir reproché à M. Baumann d’avoir « contaminé un Bayer en bonne santé avec le virus Monsanto ».

D’après les employés de Bayer, M. Baumann a également travaillé à restaurer la confiance et l’esprit d’équipe, après ce que certains ont décrit comme un effondrement du moral des troupes il y a un an. Au printemps dernier, il a organisé des séances de discussion vidéo pour rassurer le personnel chaque fois que l’entreprise était confrontée à un nouveau revers juridique aux Etats-Unis, selon un dirigeant de rang intermédiaire.

« L’année dernière, les poursuites judiciaires étaient sur toutes les lèvres dans l’entreprise. Maintenant, on parle surtout des affaires courantes », a-t-il ajouté. L’accalmie dans la tempête judiciaire a favorisé un tel retournement, selon les sources proches de l’entreprise. Bayer et les avocats des plaignants ont, en effet, accepté de reporter des dizaines d’affaires depuis qu’ils ont entamé des négociations en vue d’un règlement à l’automne dernier.

Parmi les nombreuses traditions profondément ancrées de l’entreprise figure le club de football de Bundesliga Leverkusen, dont Bayer est propriétaire. Les matchs à domicile de l’équipe sont des occasions à ne pas rater pour les cadres supérieurs. Lors d’une récente rencontre à laquelle il a assisté avec ses collègues dirigeants, M. Baumann semblait optimiste quant à l’avenir de l’entreprise et sa croissance, selon une source présente au stade, qui a confié : « On a l’impression qu’il y a de la lumière au bout du tunnel. »

M. Baumann, fils d’un boulanger, a passé plus de trente ans à gravir les échelons de Bayer en partant du département financier, jusqu’à en devenir le PDG. Les personnes qui le connaissent disent qu’il est cérébral, soucieux des détails et rationnel. Il se rend souvent aux réunions avec un petit carnet où il note les questions auxquelles il doit donner suite, selon les personnes qui ont travaillé avec lui. D’autres affirment qu’il est capable de citer d’infimes détails de mémoire, comme le nombre de participants à un essai clinique continu sur un médicament.

A l’exception du prédécesseur de M. Baumann, l’Américain d’origine néerlandaise Marijn Dekkers, les patrons de Bayer y ont toujours fait toute leur carrière. Beaucoup, comme M. Baumann et l’actuel président Werner Wenning, sont même originaires de la région de Rhénanie, où Bayer est basé.

Plusieurs des principaux dirigeants du groupe, dont MM. Baumann et Wenning, ont déjà vécu une crise similaire chez Bayer au début des années 2000, lorsque l’entreprise a dû faire face à des milliers de poursuites judiciaires aux Etats-Unis pour son médicament hypocholestérolémiant Baycol. Bayer a dû retirer le médicament après qu’il a été lié à des accidents graves – et parfois à des décès. Le cours de l’action de la société avait alors chuté à un niveau historiquement bas de 10 euros.

Lorsqu’il était DG, M. Wenning a amélioré la situation de Bayer en cédant des actifs, en supprimant des emplois et en soldant les actions judiciaires pour un montant bien inférieur à ce que les investisseurs craignaient.

Lorsque Bayer a entrepris de se développer à nouveau, M. Baumann – décrit par beaucoup comme le protégé de M. Wenning – s’est révélé être un as des chiffres lors de l’absorption de la société pharmaceutique allemande Schering, selon les personnes présentes à l’époque.

Le fait que M. Wenning ait réussi à tirer Bayer du pétrin a fait de lui une légende au sein de l’entreprise. Des sources proches de Bayer ont confié que M. Baumann devrait faire bien plus que parvenir à un règlement pour obtenir un statut similaire.

Outre le fait qu’il a conclu un accord dans le bas de la fourchette attendue, les investisseurs estiment que le DG doit encore démontrer comment Monsanto fera prospérer Bayer.

Les poursuites judiciaires mises à part, le Roundup est confronté à la concurrence d’un rival déterminé. Le fabricant de semences et de pesticides Corteva multiplie les initiatives pour inciter les agriculteurs à se détourner des produits Bayer.

Pour M. Speich de Deka, juger complètement de l’intérêt du rachat de Monsanto – et donc de M. Baumann – ne sera possible que dans deux ans environ, une fois que l’activité agricole sera pleinement intégrée.

M. Baumann a déclaré à plusieurs reprises que l’acquisition de Monsanto était une bonne décision, affirmant qu’elle ferait de Bayer un leader sur un marché au potentiel énorme étant donné la croissance rapide de la population mondiale.

Cependant, certains analystes affirment que les investisseurs pourraient, lorsque la bataille juridique sera remportée, pousser Bayer à étudier le bien-fondé de la scission de ses activités pharmaceutiques et en phytotechnie. Les sources proches de Bayer ont confié que l’entreprise combattrait probablement toute pression en faveur d’une scission, en faisant valoir que son plan actuel visant à augmenter les ventes et les bénéfices jusqu’en 2022 créera plus de valeur pour les actionnaires.

« Un règlement serait bien sûr une bonne nouvelle, mais je pense que cela n’offrira qu’un court répit à M. Baumann ​», estime Markus Mayer, analyste de la Banque Baader.

Ben Dummett à Londres, Laura Kusisto à New York et Jacob Bunge à Chicago ont contribué à cet article

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